Je vais vous présenter aujourd'hui "Histoires incertaines" d'Henri de Régnier, publié chez l'Eveilleur, magnifique maison d'édition bordelaise, trés joliment préfacé par Bernard Quiriny et accompagné d'estampes de James Whistler. L'Eveilleur s'attache à tirer de l'oubli de véritables pépites littéraires, comme "Pipe chien" de Francis Jammes ou "L'infirme aux mains de lumières" d'Edouard Estounié, que je vous ai présentés dans d'autres chroniques.

Présentation : Ce recueil se compose de trois longues nouvelles fantastiques : L'entrevue, Le Pavillon fermé et Marceline ou la punition fantastique. Hantés par la figure du reflet et du double, ces textes témoignent autant de la virtuosité du style de Régnier que de la profondeur de son inquiétude. Dans L'Entrevue, joyau sur Venise, un Parisien de 1910 et un noble vénitien mort en 1762 se rencontrent par-delà les siècles, nouant une amitié qui comblera leur tourment de n'être pas aimés. Assurément un chef-d'oeuvre du genre : troublant et usant du fantastique comme d'un révélateur. Le Pavillon fermé aborde le thème des lieux interdits et du mystère qu'ils recèlent ; Marceline ou la punition fantastique conte l'histoire de marionnettes qui vont se venger d'une femme horrible et tyrannique.

Mon commentaire : Henri de Régneir avait une prédilection pour le XVIIIème siècle et Venise, dont il fit souvent le décor ou le sujet de ses textes. Il présente ses "Histoires extraordinaires" comme un simple jeu d'imagination. Avec une virtuosité si particulière, il nous emmène de l'autre côté du miroir, dans l'ombre de sa profonde inquiétude. J'ai refermé ce livre en le posant sur mon chevet, car je le lirai et le relirai. J'ai aimé cette écriture élégante et érudite qui nous amène à cette frontière si ténue de la vie et du rêve, avec cette irrépressible envie de voir l'autre côté du miroir. Henri de Régnier a aimé passionnément Venise, derrière les façades lézardées des palais et ces trois histoires incertaines ont laissé sa part d'ombre dans les brumes de la lagune.

Extrait : " Ce fut dans ces réflexions que j'attendis l'heure des bougies. J'étais curieux de juger l'effet que produirait leur clarté sur les faïences et les stucs et j'avoue que mon attente fut dépassée. Aux lumières, le salon des stucs était encore plus admirable. Il s'emplissait d'une sorte d'athmosphère dorée d'une incomparable douceur. Chaque figure, chaque ornement, chaque volute, chaque rocaille semblait participer à cette diffusion lumineuse. Seule la grande glace, debout en son encadrement de marbre jaune, y opposait sa surface métallisée, froide et étrnagement réfractaire... Elle se dressait comme un portique ouvert sur un autre monde et, dans un songe réel, on y apercevait, en une perspective inverse, ce même salon de stuc, avec ses mêmes arabesques et ses mêmes figurines, mais situé dans un lointain séculaire, dans un recul inaccessible et mystérieusement nocturne."

Belle lecture à tous ...