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Depuis quelques années, l'Eveilleur, très jolie maison d'édition bordelaise, adossée à la revue Le Festin, s'est donnée pour mission de "réveiller" les romans endormis, cachés au fond d'une malle ou recouverts de poussière dans une vieille bibliothèque, révélant ainsi au grand jour de véritables pépites. "L'élève Gilles" d'André Lafon en fait partie. Voici ce que l'auteur écrit en frontispice de ce roman délicat :

"Vous qui vous pencherez sur ces pages avec l'émoi d'y revoir, parmi tant de choses mortes, des figures jadis connues, ne soyez point étonnée de trouver l'enfant qui se raconte si peu semblable à votre souvenir ... Mais rappelez vous ses silences, et sachez ce que vous dérobèrent un masque pâlot et des regards qui fuyaient l'interrogation du vôtre."

Ecrit en 1911, contemporain du "Grand Maulnes" d'Alain-Fournier, "L'élève Gilles" est un roman d'apprentissage, sur les désirs inachevés d'un jeune homme qui se construit dans la solitude et la contemplation, comparant cette passe si particulière de l'enfance à la maturité, à un exil intérieur dans la nuit d'un dortoir.

Quelques années plus tard, François Mauriac en écrit la préface. Magnifique et délicat hommage à celui qu'il place haut dans son estime, au-delà d'une profonde amitié.

Extrait : "Je ne cédais que le dernier, jouissant de la paix retrouvée, sauvé des heurts de la cour, de la contrainte de l'étude, savourant en moi-même l'amertume de mon isolement. Je me plaçais sur le côté, la face tournée vers la clarté, pour m'attarder à contempler sous mes paupières d'étranges lueurs qui s'étiraient. Il m'arrivait d'entendre sonner neuf heures, avec un drôle d'écho qui doublait chaque coup et me faisait me tromper en les comptant. Le dernier train sifflait dans la campagne; chaque robinet du lavabo laissait à son tour, tomber une goutte claire; j'écoutais la chanson formée se reproduire indéfiniment, et c'était le consentement de tout mon être, la chute aux pays inférieurs où passent les ombres terribles ou bizarres qu'on se rappelle y avoir connues, en se réveillant, le matin."

Je terminerai cette chronique avec quelques mots de l'éditeur : André Lafon, est sans doute la figure lumineuse "de la génération perdue" fauchée par la Grande Guerre...

Belle lecture à tous