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"J'ai parlé hier après-midi avec un vieil homme qui m'honore de sa considération et de son amitié, comme moi je l'honore des miennes, et de ma sincère affection. Nous ne nous étions pas revus depuis trois ans, et lorsque ses yeux bleus s'emplirent de larmes, mon cœur se serra. Il me saisit la main des deux siennes, la secouant avec vigueur, puis quelques secondes plus tard, la reprit et recommença, sans doute pour manifester sa joie. Les gens comme lui n'embrassent pas, ou plutôt ils embrassent à leur manière, avec leur main, et leurs yeux. Il y a des gens comme ça, on les aime et ils nous aiment, sans qu'on sache vraiment pourquoi, surtout que ce n'est ni dans nos mœurs, ni dans les leurs, de s'abandonner à des excès de sentimentalité. Sa vie qu'il me contât souvent sans jamais que je m'en lasse, fut longue et aventureuse. Il vit le jour à la fin des années trente, dans un petit bourg de l'Entre-deux-Mers, au bord de la Dordogne, là ou l'alternance du courant et des marées océanes rend la rivière turbide, au milieu des vignes et des bois. La terre et l'eau y donnaient jadis à un homme tout ce qu'il faut pour assurer sa subsistance et être heureux. Ayant perdu ses parents très jeune, il fut recueilli par le châtelain voisin qui l'envoya à l'école communale et le fit travailler sur le domaine, à sarcler la cour d'honneur au printemps, l'été à cueillir les tomates, les pommes, l'automne à gauler les noix, à curer les fossés, à chauler les murs, à toutes ces tâches qui saison après saison occupaient jadis le monde à la campagne. Puis vint le temps du départ, en Algérie, trois ans, parti à trois, rentré seul. C'est là-bas que Fernand attrapa le virus des voyages. À peine revenu au pays, il obtint un diplôme de mécanicien - le métier qu'il avait appris à l'armée -, et embarqua, sillonnant toutes les mers du globe pendant trois décennies, des tropiques jusqu'aux bancs de Terre-Neuve. Puis il revint en Aquitaine. Il avait appris à piloter un avion, et il volait avec passion, en planeur, puis en ULM, jusqu'au jour où, ironie du sort, il tomba sans se faire trop mal, dans un pré jouxtant le château qui l'avait vu grandir. La propriétaire du dit pré se trouvait être veuve, après que son mari soit décédé en prison où il purgeait une peine pour assassinat. La dame avait eu un amant, et un jour que son mari nettoyait son fusil devant l'amant, le coup était parti. Fortuitement avait-il eu beau prétendre, le juge n'avait pas été convaincu. Donc cette dame s'étant trouvée esseulée, extirpa Fernand des débris de son aéronef, l'alita le temps qu'il se remette sur pied, et en pris si grand soin qu'il resta. C'est là qu'il y a une quinzaine d'années, je l'ai rencontré. Il avait un vieux tracteur qu'il entretenait parfaitement. Chaque rotule était graissée comme il fallait, chaque écrou était serré au juste couple, et j'avais compris que le tracteur était devenu sa salle des machines, qu'il le chérissait autant que les moteurs des bateaux sur lesquels il embarquait naguère. Ses doigts calleux sur l'acier étaient aussi doux et caressants que ceux d'un amant frôlant la peau de la femme aimée. Fernand chassait, avec parcimonie, comme chassent ceux qui aiment la nature et les bêtes, prélevant le nécessaire, rien de plus. Et il pêchait, des lamproies, des aloses, au filet de quatre vingt mètres, seul sur son esquif, en plein hiver, sur les eaux glacées descendues du Mont Sancy. Alors hier, il ne tarda pas à m'avouer, que ne pouvant plus voler, ni naviguer, ni plus tellement chasser, il trouvait le temps plus long qu'avant. Mais il ne s'en est pas plaint. Se plaindre ne faisait pas partie de son éducation. Cet automne, il avait eu des mots avec un autres chasseur qui n'avait rien à faire où ils se trouvaient. Ils s'étaient mis en joue. Et Fernand avait prévenu : j'ai deux cartouches, la première pour toi, la deuxième pour moi. L'autre avait battu en retraite. Lui, un homme si tempéré, mais blessé que les usages soient bafoués, les coutumes foulées aux pieds, les règles méprisées. Il m'a montré ses arbres fruitiers, a énuméré combien de fruits chacun avait donné l'été dernier, s'est enquis de la santé de mon épouse, des études des enfants, m'a remercié pour les huîtres que je lui avais apportées. L'entrevue touchait à sa fin. Nous n'avions pas à parler du monde, de la politique, des changements, tant nous savions l'un comme l'autre ce que l'autre en pensait. Et j'ai eu de la peine pour lui. Pourquoi fallait-il qu'un homme ayant eu une telle vie ait à souffrir de ce que les temps nous font subir ? Nous nous sommes serrés la main, lui m'appelant toujours "Monsieur Jean", "parce que c'est comme ça", et je suis parti, avec la crainte de l'avoir vu pour la dernière fois peut-être, et en passant devant des lotissements, un supermarché, des logements dits sociaux, tous sortis de terre depuis peu, j'acquis la malheureuse conviction qu'après avoir vécu toute son existence en harmonie avec son siècle, qui est le mien aussi, avec l'ordre ancien, avec le monde "d'avant", Fernand allait mourir un jour en terre étrangère, puisqu'elle lui était d'ors-et-déjà devenue étrangère, ou lui étranger à elle."

Jean Barbier